Une « nuit de terreur » autour de la place de la République

Trois témoi­gnages publiés par le site Média­part sur l’intervention de la police contre les occu­pantEs de Nuit debout, dans la soirée du 28 mars, place de la Répu­blique à Paris

Gabriel Dumas-Delage

J’étais sur la place de la Répu­blique depuis environ minuit, je fil­mais et com­men­tais pour mon compte Per­iscope, lorsque, vers 1 h-1 h 30, ça a com­mencé à chauffer. Jusqu’alors, les choses étaient plutôt tran­quilles. Et puis, les CRS ont com­mencé à balancer des lacrymo par­tout sur la place.

Nous nous sommes dis­persés en petits groupes que les CRS ont repoussé sur les bords de la place. Je me suis placé en pre­mière ligne pour pou­voir filmer les évé­ne­ments. Les poli­ciers n’arrêtaient de balancer des gre­nades lacry­mo­gènes mais éga­le­ment des gre­nades de désen­cer­cle­ment, et ce en tirs tendus. Il faut savoir que ce sont des armes de guerre. Si elles vous touchent direc­te­ment au visage, vous pouvez être brûlé ou perdre un œil. Et quand elles explosent, elles se dis­persent en des sortes de petits plots.

Ce soir-là, ça tirait dans tous les sens. Autour de moi, plein de gens sont tou­chés aux jambes par ces plots. Moi-même, je reçois quelque chose dans la cuisse, que je crois être un tir de Flash-Ball. Une fille, juste der­rière moi, reçoit un pro­jec­tile à la tête, à 2 – 3 cen­ti­mètres de l’œil. Elle tombe par terre et hurle. Sur son visage, elle a une brû­lure sur la joue et un gros bleu. Peu à peu, nous pre­nons conscience que nous sommes vic­times d’un truc qui nous dépasse. Les mani­fes­tants vou­laient occuper la place de la Répu­blique, mais d’une manière paci­fique. Per­sonne ne s’était pré­paré à être attaqué de la sorte.

Durant 30 minutes, ça n’a été que ça : des tirs, les gaz, des cris, des blessés et des gens qui courent dans tous les sens, qui viennent me voir pour que je filme leurs bles­sures. Moi, je cours à gauche et à droite pour aider et dis­tri­buer du sérum phy­sio­lo­gique que j’avais en stock. Au bout d’un moment, nous sommes tous repoussés autour de la place. Plus per­sonne n’est sur la dalle. Et c’est à ce moment-là que les CRS décident de charger. Sur un groupe d’environ 90 mani­fes­tants, ils en isolent un tiers. Et là, ils les défoncent à coups de matraque. Les images de ma vidéo sont de mau­vaise qua­lité. Mais je peux vous assurer que c’était cho­quant de voir tout un groupe d’hommes lever leur matraque pour en frapper d’autres qui, eux, n’étaient pas armés ni même équipés pour se pro­téger. Ensuite, ils en ont chopé quelques-uns, au hasard, pour les inter­peller. Il est alors un peu plus de 2 heures du matin. 5 – 10 minutes après, je vois tout d’un coup sortir un mec d’un buisson. Je ne sais pas d’où il venait, s’il s’était juste caché là. Il est cou­vert de sang. Je ne crois pas avoir déjà vu autant de sang sur une per­sonne de ma vie. Il m’explique qu’il a reçu un coup de matraque sur la tête.

Ensuite, nous avons pu quitter la place et je suis rentré chez moi. Mais je sais qu’après, ils ont continué à pour­suivre des petits groupes jusqu’à Bas­tille. Et là, il n’y avait aucune caméra pour filmer. Je n’y étais pas, mais d’après ce que j’ai entendu, il s’y est passé des choses pas jolies du tout.

Gabriel Dumas-Delage, 24 ans, réa­li­sa­teur et sur­veillant dans un col­lège.


Lucie Hau­telin

Jérôme Cho­beaux

J’étais sur la place de la Répu­blique jeudi soir, je dis­cu­tais avec des amis, il y avait de la musique et des chants, c’était un ras­sem­ble­ment tota­le­ment paci­fique. Vers minuit, la police a com­plè­te­ment encerclé la place, blo­quant toutes les issues. Vers 1 heure, alors que nous étions tou­jours nassés, les gaz lacry­mo­gènes se sont mis à pleu­voir sur nous. Alors que nous suf­fo­quions, com­plè­te­ment aveu­glés par la fumée, les CRS ont chargé de tous les côtés pour nous rabattre vers le bou­le­vard Vol­taire, où une rangée d’autres flics nous atten­dait avec leurs bou­cliers. Là, ils s’en sont donné à cœur joie…

À ce moment, j’ai vu l’un de mes amis courir pour porter secours à un type à terre qui se fai­sait tabasser. Je pars à sa suite et, sou­dain, une dou­leur me trans­perce le crâne : je tombe et je hurle en me tenant la mâchoire. Sur le coup je pen­sais avoir été tou­chée par un tir de Flash-Ball, mais il s’avère que c’était un éclat de gre­nade. Deux per­sonnes viennent me cher­cher et me portent jusqu’au cordon de poli­ciers, qui ont fini par me laisser passer lorsqu’ils ont vu ma bles­sure. Je ne reviens tou­jours pas de cette fin de nuit, d’une vio­lence inouïe.

Lucie Hau­telin, 25 ans, comé­dienne. Il s’agit de la jeune fille blessée à la tête dont parle Gabriel Dumas-Delage dans son témoi­gnage.


Sarah

Je n’étais pas à la mani­fes­ta­tion, je suis arrivée sur la Répu­blique dans l’après-midi pour aider à l’installation de la Nuit debout. J’ai tout de suite senti que l’atmosphère était très dif­fé­rente de celle des pré­cé­dentes semaines : les poli­ciers étaient très tendus, impos­sible d’entamer le dia­logue comme on pou­vait le faire avant. On les aurait dit peu sûrs d’eux, deman­dant par talkie des ren­forts sans raison. Mais c’est nous qui avons fini ter­ro­risés. Étant donné la ten­sion, nous avions anti­cipé mais 30 minutes avant la fin de l’autorisation ils ont lancé des gaz lacry­mo­gènes, c’est vite devenu un feu d’artifice de gaz et autres pro­jec­tiles : il y a eu des cris, des tirs, des per­sonnes tom­baient à terre, vomis­saient… Puis ils ont chargé, tabassé indis­tinc­te­ment, alors qu’ils nous blo­quaient l’avenue de la Répu­blique. Une per­sonne blessée à la jambe a été éva­cuée de la route et accom­pa­gnée der­rière contre la bras­serie, à l’abri pen­sait-on… Mais la charge a été donnée et ils ont foncé, écra­sant tout le monde, frap­pant sur les gens, même à terre, leur mar­chant dessus, y com­pris blessés et infir­miers… Un mas­sacre. Et après avoir eu la chance de pou­voir fran­chir le blocus, le cau­chemar n’a pas cessé. 

Dans les rues adja­centes à Répu­blique, les CRS char­geaient de nou­veau, la panique, des gens à terre se fai­saient tabasser, une fille se faire éclater la main parce qu’elle l’avait levé pour parler (habi­tude de l’école et des codes de l’AG), et devant le Bataclan,vers 2 h 30 du matin, un jeune homme est embarqué avec du scotch sur la bouche ! J’ai vécu, pour la pre­mière fois et sans avoir pu ima­giner ça pos­sible, des scènes de guerre en plein Paris. Nous étions com­plè­te­ment pani­qués.

Je pen­sais aux blessés, à mes amis qui les soi­gnaient et que j’avais vus pour la der­nière fois place de la Répu­blique. Nous étions tous cho­qués, ce corps d’armée avec qui nous avions dia­logué pen­dant des semaines ne nous regar­dait plus dans les yeux ; ils avaient pour ordre de frapper. Le choc était violent ! Tout le monde était hor­rifié et les réac­tions étaient mul­tiples : courir, tomber, se jeter à terre ou ramasser les blessés. J’étais révoltée, et leur disant : « C’est abject ce que vous faites, vous n’avez pas le droit », un CRS me répond : « On a tous les droits, c’est l’état d’urgence. » « Même celui de vie ou de mort ? » « Oui. »

La vio­lence des mots comme des maux fut ter­rible et mas­sive. Je ne m’en suis tou­jours pas remise. Pen­dant 5 jours, je n’ai pas dormi. Je réa­lise petit à petit l’étendue du trau­ma­tisme. Je m’interroge sur les pou­voirs des diri­geants du « pays des droits de l’homme ». Je croyais que nous étions en droit de nous ras­sem­bler pour réflé­chir et faire évo­luer la situa­tion actuelle vers une société plus éga­li­taire et plus juste. Je réa­lise à mon corps défen­dant que ma liberté de parole et mes droits fon­da­men­taux sont des illu­sions. Et après avoir vécu cette nuit de ter­reur, ce que l’on entend dans les médias est pro­pre­ment odieux, on est si loin de la réa­lité… On a peur. On se demande com­bien il y aura de blessés, de morts ? Les vic­times sont de plus en plus nom­breuses, des citoyens inno­cents qui découvrent avec stu­peur l’atrocité de méthodes poli­cières ignobles. Ils sont censés main­tenir l’ordre mais orga­nisent le chaos, frappent aveu­glé­ment des gens non vio­lents, cou­pables sim­ple­ment de penser naï­ve­ment que la liberté d’expression est un droit qu’ils peuvent exercer légi­ti­me­ment.

En pour­sui­vant cette tac­tique de la peur et de la répres­sion de la liberté d’expression, ils semblent mal en mesurer les consé­quences et la portée de la colère, devenue pour cer­tains de la haine.

Sarah, la tren­taine, vient de ter­miner sa thèse en lit­té­ra­ture.