Mécanique de la répression ordinaire

Un témoi­gnage sur un épi­sode tout à la fois mineur et ordi­naire de la répres­sion qui s’installe. Ter­ri­fiant, jus­te­ment, parce que mineur et ordi­naire… Récit par une pho­to­graphe sur sa page Face­book

Mip Pava

Récit de mon inter­pel­la­tion arbi­traire et gra­tuite jeudi à Rennes lors de la mani­fes­ta­tion :

Il est 16h ce jeudi 19 mai, la mani­fes­ta­tion contre la loi tra­vail qui s’est déroulée dans le calme (côté mani­fes­tants) touche à sa fin, je tra­verse la rue en bas de la place des Lices pour rejoindre des amis en ter­rasse, un camion s’arrête devant moi deux poli­ciers sortent, m’empoignent et m’embarquent pour « signa­le­ment ».

— « Signa­le­ment de quoi ? »

— « Vous avez été signalée, vous vous expli­querez au poste auprès de nos col­lègues »

Le fourgon tourne un moment autour des per­sonnes venant de quitter la mani­fes­ta­tion, après quelques tours ils embarquent 3 autres types, eux menottés, dont un jeune que je recon­nais, il fait du théâtre dans l’asso ou je bosse, il finira en garde à vue.

Une fois au poste je suis fouillée, on prend mon iden­tité et un jeune offi­cier me reçoit :

— « Vous pouvez me dire pour­quoi je suis là? »

— « Vous inquiétez pas Madame, ça m’embête autant que vous tout ça, j’ai autre chose à faire, je vais juste véri­fier votre iden­tité, prendre vos empreintes et faire quelques photos »

— « Mais vous n’avez pas le droit, je n’ai rien à me repro­cher. »

— « A priori, vous étiez avec des lunettes et un fou­lard à proxi­mité d’une mani­fes­ta­tion non auto­risée. »

— « C’est une blague ? Vous parlez de mes lunettes de soleil et de mon châle ? Et la mani­fes­ta­tion était auto­risée, je n’ai rien à faire là. »

— « Ah non madame, la mani­fes­ta­tion n’a pas été auto­risée, nous sommes en état d’urgence vous n’aviez pas l’autorisation d’être là. »

— « Vous vous moquez de moi, les syn­di­cats ont annoncé qu’ils avaient eu l’accord de la pré­fec­ture, c’était une mani­fes­ta­tion natio­nale ! »

— « Mais qu’est-ce que vous croyez, les syn­di­cats vous mentent. »

— « Mais c’est com­plè­te­ment absurde, c’est quoi le but m’empêcher de mani­fester? »

— « Je suis désolé, ce sont les ordres, avec les débor­de­ments notre hié­rar­chie est tendue. »

Il s’arrêtera là dans ses expli­ca­tions.…

Je n’ai pas bataillé, je me suis laissée ficher. Il prendra une photo de mes affaires (c’est à dire mon sac, mon appa­reil photo, ma clope élec­tro­nique, mon télé­phone et mon porte-feuille), une autre de mon profil puis une de mon visage en me deman­dant de mettre mes lunettes de soleil et mon châle. Enfin, j’aurais le droit à la prise d’empreintes.

Aucun témoi­gnage ne sera recueilli, aucune ques­tion ne me sera posée, je ne signe­rais aucun docu­ment, seul mon appa­reil photo sera vérifié et cha­cune de mes photos regar­dées. Un autre poli­cier leur deman­dera d’ailleurs : « vous avez vu son maté­riel, vous êtes surs que ce n’est pas une jour­na­liste. » 

L’officier qui m’a reçu conclura avant de me rac­com­pa­gner vers la sortie : « nous avons votre signa­le­ment main­te­nant, n’allez plus aux mani­fes­ta­tions ou vous aurez des ennuis, restez chez vous ou au tra­vail lors des ras­sem­ble­ments et évitez le centre ville. »

En ren­trant le soir j’entends à la radio : Rennes, encore de la vio­lence en marge de la mani­fes­ta­tion, 5 per­sonnes inter­pel­lées dont 3 gardes à vues.…

Le jour même sur le chemin du cor­tège je pre­nais la photo publiée en intro­duc­tion de ce récit.…

Mip Pava