« Les CRS sont désormais devenus une milice de l’Etat »

Alexandre est Street Medic, l’un de celles et ceux qui par­courent les mani­fes­ta­tions pour soi­gner les vic­times de vio­lences poli­cières. Il était sur le pont lors de la mani­fes­ta­tion du 14 juin à Paris. Gazette Debout a recueilli son témoi­gnage

Edouard BDB — La Gazette Debout

Tu suis les mani­fes­ta­tions contre la loi tra­vail depuis le début. Quel est ton res­senti après celle du 14 juin ?

— J’estime qu’il y a eu plus de vio­lences directes que d’habitude. De nom­breuses bles­sures qui témoignent de coups portés sur les mani­fes­tants avec des matraques, des gre­nades, des pro­jec­tiles. Beau­coup de trau­ma­tismes crâ­niens ainsi que des plaies de trois à huit cen­ti­mètres.

J’ai soigné une quin­zaine de per­sonnes. Même si on s’y atten­dait, c’est tou­jours trop. Et le gou­ver­ne­ment savait qu’il y aurait du monde : il avait fait venir des com­pa­gnies de CRS des quatre coins de la France : Bre­tagne, Tou­louse, PACA, Aqui­taine. Dans une situa­tion nor­male, les poli­ciers sont pré­sents pour enca­drer la mani­fes­ta­tion et pour assurer la sécu­rité des biens et des per­sonnes. Ce motif jus­tifie leur pré­sence en masse. Mais mal­heu­reu­se­ment, ils sont aujourd’hui devenus une milice de l’Etat, la milice du capital et de la loi tra­vail. Ils ont perdu leur rôle, celui d’arrêter les cam­brio­leurs ou les vio­leurs. J’estime qu’un poli­cier qui va inciter à la pro­vo­ca­tion sert un mes­sage poli­tique et non le mes­sage pour lequel il est payé et s’est engagé en rece­vant son insigne.

Pour­quoi as-tu choisi de t’engager en tant que Street Medic ?

— A la fin du mois d’avril, j’ai été placé en garde à vue car j’avais un outil tran­chant dans mon sac pen­dant une manif. Un objet que j’utilise en régie de théâtre et que je n’avais pas eu le temps de retirer. Les poli­ciers n’ont à aucun moment res­pecté ma pré­somp­tion d’innocence. Pen­dant que j’étais enfermé, j’ai alors vécu ce sen­ti­ment humain, cet ascen­seur émo­tionnel de colère et d’indignation dans lequel je me suis ima­giné que moi aussi je pou­vais me mettre à casser. Parce que la seule réponse du gou­ver­ne­ment à la colère argu­mentée d’une popu­la­tion debout dans la rue, c’est le non dia­logue et au-delà de ça ils ont recours à des outils vicieux, dis­si­mulés et des pro­cé­dures de répres­sion contre la rébel­lion des consciences et pour étouffer la révolte.

Mais j’ai cana­lisé ma haine vers l’aide des autres. Car la colère est un sen­ti­ment irra­tionnel comme l’amour qu’on peut cana­liser, oui, jusqu’à un cer­tain point. J’ai de la chance, car je suis dans une situa­tion de confort : je ne manque pas trop d’argent, j’ai un appar­te­ment, des parents qui peuvent m’aider, j’ai des rêves et des pro­jets de théâtre. Mais cer­tains n’ont rien de tout cela. Casser la vitrine d’une banque qui dupe le fisc, c’est pas plus violent que le sui­cide d’un chô­meur s’immolant par le feu devant une agence Pôle Emploi ou bien aussi violent que la des­truc­tion de mil­liers d’emplois pour des rai­sons de ren­ta­bi­lité éco­no­mique et de com­pé­ti­ti­vité.

Pour moi, le capi­ta­lisme est une forme de ter­ro­risme qui ne tue pas tout de suite. Il suffit de regarder com­ment le monde est devenu et tou­jours pour le même motif : le profit, qu’importe le prix. Oui, lorsqu’on prend en otage des mil­lions de citoyens pour gon­fler le tronc de la richesse, cela montre que nous ne sommes que des pigeons au bout d’une branche. Et quand on veut s’attaquer au tronc de l’arbre, on ne s’y prend pas avec un bou­quet de fleurs car il fau­drait des mil­liards de fleurs et de pigeons. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je pré­fè­re­rais parler de « résis­tants contem­po­rains » plutôt que ce mot de « cas­seurs ».

Com­ment arrives-tu à garder le moral face à tant de vio­lences ?

— Lorsque je suis rentré chez moi mardi soir, j’ai lu la presse, le dégoût m’a saisi la gorge et j’ai fini par pleurer… Le len­de­main, j’ai eu besoin d’échanger avec des amis, « est-ce que c’est moi qui suis fou ou est-ce les autres ? » comme en riait Ein­stein. Je fais confiance aux citoyens mais j’ai sur­tout confiance au cou­rage que peut apporter l’éveil des consciences. Comme disait Jaurès, « il ne peut y avoir de révo­lu­tion que là où il y a conscience. […] C’est en pous­sant à bout le mou­ve­ment éco­no­mique que le pro­lé­ta­riat s’affranchira et deviendra l’humanité. »

Je suis un réa­liste pes­si­miste mais un rêveur opti­miste. Je me nourris d’arts, de scène et de culture mais aussi d’amour, de sexe et de bon vin. Par­venir à s’affranchir, il y a plein d’outils pour cela. La presse en est un. Il faut que les médias arrivent à outre­passer la cen­sure et l’outil de pro­pa­gande pour éclairer une conscience en chacun de nous. Des faits non défaits et nous serons tous juges de notre conscience. C’est une néces­sité, c’est aussi cela la liberté de la presse. J’ai croisé des jour­na­listes indé­pen­dants, cou­ra­geux, qui veulent mettre en lumière la réa­lité brute, acca­blante et, oui, déplai­sante et déli­cate. Mais ceux qui tra­vaillent pour des grands médias, même cou­ra­geux et ayant l’esprit de lan­ceur d’alertes, sont soumis à la vali­da­tion de leur rédac­tion. Ils ne peuvent pas faire grand chose dans l’immédiat. Les propos de Manuel Valls et de Fran­cois Hol­lande ce mer­credi montrent qu’ils sont à court de solu­tions mais ils ont de l’imagination pour la mise-en-scène… 

L’État rend hom­mage aux familles des vitrines ; nous ren­dons hom­mage au familles des vic­times.