Pourquoi une telle agressivité à l’encontre de nos élèves ?

Une semaine après la dif­fu­sion d’images mon­trant des vio­lences poli­cières contre un élève du lycée Henri-Bergson, à Paris, des ensei­gnants et sur­veillants de l’établissement s’expriment

Depuis quelques jours, Henri Bergson n’est plus le nom d’un phi­lo­sophe, mais, à nou­veau, celui d’une mau­vaise répu­ta­tion qui n’en finit pas de coller injus­te­ment à la peau d’un éta­blis­se­ment sco­laire du 19e arron­dis­se­ment de Paris. Camion­nettes de BFM-TV, jour­na­listes de Radio France et micros non iden­ti­fiés attendent les élèves sur le trot­toir : que s’est-il passé ? Qui a vu quoi ? On vient constater la catas­trophe sans cesse annoncée dans un quar­tier, les Buttes-Chau­mont, que l’on sait par­ti­cu­liè­re­ment tendu. Des parents s’inquiètent de « la montée des vio­lences ». Les élèves snap­chattent : « C’est chaud ». Les pro­fes­seurs, eux, s’interrogent.

Rappel des faits. Jeudi 17 mars, comme dans de nom­breux lycées pari­siens, les élèves de Bergson ont orga­nisé un blocus contre le projet de loi El Khomri. Pou­belles empi­lées devant les grilles, jets d’œufs et de farine : le dis­po­sitif est le même par­tout. Les débor­de­ments aussi. L’équipe de direc­tion du lycée est aux pre­mières loges. Des pou­belles sont brû­lées. Des jets de lacrymos se perdent. Le retour au calme est labo­rieux.

Comme chaque fois, nous fai­sons face avec le plus de séré­nité pos­sible. C’est dif­fi­cile. Nous par­lons à nos classes comme nous pou­vons : de poli­tique, du sens d’un geste, du risque de laisser des per­sonnes exté­rieures se mêler à leurs groupes. Fin du pre­mier acte. Mais jeudi 24 mars, tout va très vite. A peine le blocus ins­tallé au petit matin, la police arrive en trombe pour déloger les élèves. Scène de confu­sion devant l’établissement. Et, un peu plus tard, scène du coup de poing, avenue Secrétan.

Vio­lence phy­sique, ver­bale, sociale

On a vu les images prises au télé­phone por­table cir­culer sur le net. Les images parlent. Mais de quoi parlent-elles ? Elles parlent de vio­lence. La vio­lence, à la cité Bergson, nous la connais­sons bien. Elle existe ici comme dans beau­coup d’autres éta­blis­se­ments sco­laires. Petites inci­vi­lités, bagarres entre élèves, insultes lâchées dans les cou­loirs, éprouvent sou­vent notre patience. La vio­lence sociale aussi, nous la connais­sons. Cer­tains de nos élèves sont dans une situa­tion de grande pré­ca­rité. Le col­lège et le lycée Bergson réa­lisent plus qu’ailleurs la pro­messe qui fonde le pacte de l’école répu­bli­caine : la mixité sociale.

A côté de nos classes d’accueil pour néoar­ri­vants, nous inté­grons des élèves en situa­tion de han­dicap qui apprennent aux autres ce que « normal » veut dire. Dans nos classes sur­char­gées, des élèves sérieux et tra­vailleurs qui feront l’élite de demain côtoient quelques enfants ter­ribles, enfants perdus et décro­cheurs face aux­quels nous essayons de ne pas rester impuis­sants. Tous les jours, nous répon­dons à la vio­lence par l’affirmation d’une convic­tion pro­fonde : l’éducation ne peut se faire que par la parole, une parole réflé­chie, ferme et res­pon­sable.

Or, les images du 24 mars disent exac­te­ment le contraire. Into­lé­rables, inac­cep­tables, ces images montrent des forces de l’ordre s’en prendre à des jeunes de quinze ans et des pous­sières, brouillons et bouillon­nants, les inter­peller ver­te­ment, les pousser, les tirer par la manche. Cer­tains lycéens molestés ont témoigné de mots durs et de propos ordu­riers. Et puis il y a eu ce violent coup au visage, ce coup pour rien sur un ado­les­cent en classe de seconde. La vidéo, qui tourne en boucle, ne cesse de nous inter­roger.

Luci­dité, enga­ge­ment, désarroi

Com­ment se fait-il que le lycée Bergson ait eu le droit à ce régime de faveur ? Pour­quoi une telle agres­si­vité à l’encontre de nos élèves ? Com­ment des poli­ciers, pour­tant formés et res­pon­sables, ne peuvent-ils main­tenir l’ordre sans en venir aux mains et aux insultes ? A ceux qui disent que nos lycéens ne savent même pas pour­quoi ils mani­festent, nous répon­dons ceci.

Nos jeunes ne sont pas tous des mili­tants aguerris, c’est sûr. Mais leur naï­veté, leur manque de connais­sance des dos­siers – quel idiot suf­fi­sant pré­tendra maî­triser la réforme du code du tra­vail ? – sont aussi gages de leur sin­cé­rité. Confu­sé­ment, avec des moyens de for­tune, les lycéens ont voulu exprimer ce qu’ils enten­daient dans la loi El Khomri : la pré­ca­rité comme horizon presque sûr, la pers­pec­tive d’un avenir fra­gile qu’ils envi­sagent avec anxiété. Com­ment leur repro­cher leur luci­dité, leur enga­ge­ment, leur désarroi ?

En 2002, la phi­lo­sophe Marie-José Mond­zain se deman­dait dans un livre : l’image peut-elle tuer ? Ce que l’image des vio­lences poli­cières a tué à la cité Bergson, c’est l’effort quo­ti­dien des pro­fes­seurs pour récon­ci­lier les jeunes avec la société. Ce que cette image a terni, c’est la répu­ta­tion d’une cité sco­laire que nous aimons et pour laquelle nous nous bat­tons tous les jours. Ce que cette image a abîmé, c’est la confiance des élèves dans notre parole quand nous évo­quons une Répu­blique ouverte et fra­ter­nelle.

Ce que la vul­ga­rité poli­cière a détruit, c’est la poli­tesse que nous leur appre­nons chaque jour, c’est l’amour d’une langue qui sert à com­prendre le monde quand les insultes cherchent à le saper. Nous nous ras­sem­blons le 31 mars pour défendre l’école de la Répu­blique, redire notre indi­gna­tion face à toute forme de vio­lence, demander des condi­tions de tra­vail cor­rectes à la cité sco­laire Bergson. 25 élèves par classe ? Des len­de­mains qui chantent ? Utopie sérieuse pour nous. Vaste blague pour ceux qui ont cessé d’y croire.

Caro­line Brami et Fré­déric Bas
Col­lectif Bergson qui regroupe des ensei­gnants, CPE et sur­veillants des col­lège et lycée Henri-Bergson