Nous continuerons à manifester

Pour une tren­taine d’intellectuels dont Etienne Balibar et Jacques Bidet, la menace de l’exécutif d’interdire des mani­fes­ta­tions à Paris est une raison de plus pour se révolter.

Les décla­ra­tions de Manuel Valls et de Fran­çois Hol­lande, qui visent à inter­dire toute mani­fes­ta­tion dans la capi­tale, consti­tuent une manœuvre révol­tante et portent atteinte aux droits essen­tiels des citoyens.

L’attaque déli­bérée de forces de police et les actes de dégra­da­tions d’édifices publics et privés sont clai­re­ment réprouvés par les syn­di­cats orga­ni­sa­teurs de ces ras­sem­ble­ments.

Il y a aujourd’hui sans doute de mul­tiples rai­sons de se révolter. Mais les conduites d’agression et de des­truc­tion ne peuvent avoir pour résultat que de tourner l’opinion publique contre le mou­ve­ment social. Elles font le bon­heur du pou­voir, qui les encou­rage en leur don­nant une publi­cité constante et déme­surée, dont l’objet est de rendre illi­sibles et d’occulter toutes les formes d’expression du mou­ve­ment social.

Nous condam­nons avec force ces amal­games et mani­pu­la­tions de l’opinion publique. Et nous appe­lons à la défense du droit de mani­fester.

Exac­tions poli­cières
Ce gou­ver­ne­ment joue déli­bé­ré­ment la carte de la ten­sion et même davan­tage : l’option de la pro­vo­ca­tion irres­pon­sable contre les mani­fes­tants, encer­clant et bous­cu­lant bru­ta­le­ment les cor­tèges paci­fiques, sans égard pour les jour­na­listes, les lycéens jeunes, les sala­riés âgés, les retraités. Quand a-t-on vu cela dans ce pays ? C’est insup­por­table, into­lé­rable, indigne. De telles exac­tions poli­cières, per­sonne n’avait ima­giné qu’elles devien­draient la règle sous ce quin­quennat.

Il y a là une stra­tégie constante, engagée depuis l’arrivée de M. Valls au minis­tère de l’Intérieur et pour­suivie aujourd’hui.

Tu es à Sivens. Un jeune type, fac de bio­logie, t’as les mains en l’air. Aucune sanc­tion, pas d’excuse de M. Valls. Mort pour avoir dit non. Paci­fi­que­ment. Tu t’appelles Rémi Fraisse. Le tir de gre­nade t’arrache le visage. C’était il y a un an.

Le droit de dire «non»

Tu es écolo, c’est la COP 21. Tu vis à Rouen, à Rennes, à Bor­deaux, à Paris, à Nantes. C’est sûr qu’avec tes quinze potes, tu consti­tues une menace grave pour la Répu­blique. Tu veux juste dire aux puis­sants de la COP : «cette fois, pas comme à Kyoto, res­pectez vos enga­ge­ments !». Tu es fou ou quoi ? À 6 heures du matin, des poli­ciers forcent ta porte. Tout de suite, tu es allongé par terre, ils cassent tout chez toi, éventrent les matelas. Tu es un danger parce que tu veux mani­fester ? Tu es assigné à rési­dence, ils reviennent après, de temps en temps.

Tu es ouvrier. À Goo­dyear. Ou ailleurs, vrai­ment l’embarras du choix. Tu es licencié. La suite, tu l’as direct devant les yeux : les cré­dits, tu peux plus payer, la maison, non plus, du boulot, pas avant long­temps ; tu t’en sor­tais à peine, c’est la galère pour long­temps. Pour­quoi ? Parce que t’es ouvrier ? Parce que ta «boîte» fait des pro­fits, mais en veut tou­jours plus. Plus pour qui ? Tu résistes. Tu retiens un DRH. Direc­tion Palais de jus­tice. Tu es cri­minel de résister. Tu es cri­minel d’être un syn­di­ca­liste qui résiste. Mais un syn­di­ca­liste, ça doit faire quoi ?

Et il faut dire : etc. Et il faut croire qu’est de gauche ce gou­ver­ne­ment qui auto­rise ces vio­lences ? Jusqu’où ira-t-il ? Un autre Malik Ous­se­kine ?

Qui croit-il impres­sionner ? Sinon lui-même. Pour un ins­tant s’imaginer matador, viril, mar­tial. Il n’est qu’apeuré. Et en tous cas, nous n’allons pas laisser tomber les droits de dire non. Ils viennent des luttes d’hier menées par toute la gauche. Nous conti­nue­rons à mani­fester.

Signa­taires
Etienne Balibar (phi­lo­sophe), Jacques Bidet (phi­lo­sophe), Jérôme Bour­dieu (éco­no­miste), Chris­tophe Charle (his­to­rien), Ben­jamin Coriat (éco­no­miste), Chris­tine Delphy (socio­logue), Eric Fassin (socio­logue), Oli­vier Fillieule (socio­logue), Bas­tien Fran­çois (poli­tiste), Jean-Marie Har­ribey (éco­no­miste), Sabina Isseh­nane (éco­no­miste), Esther Jef­fers (éco­no­miste), Pierre Khalfa (copré­sident de la Fon­da­tion Copernic), Rose-Marie Lagrave (socio­logue), Fré­déric Lebaron (socio­logue), Phi­lippe Légé (éco­no­miste), Dany Lang (éco­no­miste), Willy Pel­le­tier (socio­logue), Jona­than Marie (éco­no­miste), Gérard Mauger (socio­logue), Chris­tian de Mont­li­bert (socio­logue), Léo­nard Moulin (éco­no­miste), Gérard Mor­dillat (roman­cier), Gisele Sapiro (socio­logue), Johanna Siméant (poli­tiste), Vio­laine Roussel (poli­tiste), Chris­tian Topalov (socio­logue)