Et si tout le monde détestait la justice ?

Une ini­tia­tive du col­lectif de lutte anti-car­cé­rale L’Envolée pour une amnistie pour tous les pri­son­niers et toutes les pri­son­nières du mou­ve­ment social

Il y a ce lycéen de Nantes accusé de « com­pli­cité de ten­ta­tive d’homicide » sur un com­man­dant de CRS. Il y a ces quatre mani­fes­tants pari­siens accusés d’avoir mis le feu à un véhi­cule de police et pour­suivis pour « ten­ta­tive d’homicide ». Il y a ces dix-neuf ren­nais accusés de « par­ti­ci­pa­tion à une asso­cia­tion de mal­fai­teurs » pour des dégra­da­tions dans le métro. Il y a ces dizaines de mani­fes­tants accusés de vio­lences – sur des biens ou sur les défen­seurs de ces biens – qui passent en com­pa­ru­tion immé­diate et se prennent des peines de prison ferme ou avec sursis. Il y a celles et ceux qui seront cueillis et enfermés dans les semaines à venir au fur et à mesure de l’avancée des pro­cé­dures…

A chaque fois, nous nous lais­sons prendre par le fait divers. Nous pas­sons des heures à exa­miner des vidéos, lire des articles pour recons­ti­tuer chaque épi­sode de ce qu’il s’est vrai­ment passé : qui a jeté le pro­jec­tile ? Qui à tapé et quand ? Qui a mis le feu ? Qu’on ait besoin de com­prendre, envie d’innocenter, qu’on soit porté par la curio­sité ou par l’enthousiasme, ça ne change rien : nous épou­sons – qu’on le veuille ou non – la logique média­tique, poli­cière et judi­ciaire qui, elle, a pour but de fabri­quer des cou­pables et de trans­former un mou­ve­ment social en suc­ces­sion de faits divers.

Nous devons sim­ple­ment rap­peler que des pro­fes­sion­nels du main­tien de l’ordre capa­ra­çonnés, entrainés mili­tai­re­ment, équipés d’armes létales et d’autres dites non-létales (Flash-Ball, bombes lacry­mo­gènes, gre­nades de désen­cer­cle­ment) trau­ma­tisent, étouffent, assour­dissent, blessent, éborgnent et tuent aussi. Ces femmes et ces hommes en armes sont les pions plus ou moins féroces d’un pou­voir poli­tique qui joue sa survie à brève échéance en don­nant des consignes strictes pour ne pas lâcher son os. Les syn­di­cats de poli­ciers peuvent bien mani­fester à leur tour et occuper les pla­teaux de télé pour dénoncer la « haine » dont ils feraient l’objet, nous ne devons pas les laisser jouer les vic­times du mou­ve­ment social. Les photos et vidéos qui se mul­ti­plient sur Internet montrent sim­ple­ment qu’il n’y a pas de « bavure » : ce qu’on voit, c’est bien une stra­tégie qui vise à faire plier la rue en ter­ro­ri­sant tout le monde.

Nous devons aussi dire que la bru­ta­lité virile de ces troupes armées n’est que l’expression la plus visible du Droit. D’autres pro­fes­sion­nels du droit – ceux qui sévissent en robe noire – prennent immé­dia­te­ment le relais dans le tra­vail d’éradication de la contes­ta­tion. C’est la phase judi­ciaire de la répres­sion. Cette phase est moins spec­ta­cu­laire, elle pro­duit moins d’images révol­tantes, mais sa vio­lence n’est pas moins grande. Comme celle de la police, cette vio­lence des cours de jus­tice s’abat tous les jours, tran­quille­ment, sur les classes les plus pauvres et les plus stig­ma­ti­sées des quar­tiers popu­laires. En ce moment, elle s’attaque aussi à d’autres cibles. Un lycéen qui mani­feste peut ainsi se voir accuser d’avoir tenté de tuer un fonc­tion­naire de police, crime entre tous les crimes, qui peut entraîner la condam­na­tion à la per­pé­tuité réelle. Un chef d’inculpation qui veut dire que l’uniforme de cer­tains – les agents de la défense de l’état – vaut plus que la vie d’un simple quidam, et qui pré­ci­pite des gens en prison pour toute leur vie, le plus sou­vent dans l’indifférence géné­rale.

Nous sommes en ce moment des mil­liers : lycéens, étu­diants, tra­vailleurs, tra­vailleuses – avec ou sans emploi – syn­di­qués ou non. Nous fai­sons grève, occu­pons, blo­quons et mani­fes­tons contre une nou­velle loi et le capi­ta­lisme qu’elle sert. Au fil de se mou­ve­ment de plus en plus de gens se défendent dans la rue contre des poli­ciers mili­ta­risés ou s’en prennent à des sym­boles de l’économie tota­li­taire. En cela, il n’y a pas plus de cas­seurs que de bons mani­fes­tants ; il n’y a ni inno­cents à sauver, ni cou­pables à condamner, ni martyr à honorer ni bar­bare à éra­di­quer. Les balles de lan­ceurs de 40, elles ne font pas le tri entre les yeux des uns et des autres, et la « ten­ta­tive d’homicide » arme judi­ciaire s’utilise désor­mais contre des mani­fes­tants. Ce mou­ve­ment contre la « loi tra­vail » permet au moins d’établir clai­re­ment que la police et la jus­tice sont deux bras – armés l’un et l’autre – de l’Etat face à nous – qui ne le sommes pas. En cela, nous sommes tous et toutes face au Droit – qui enferme –face aux tuniques bleues et aux robes noires, face à la police et à la jus­tice.

De même que nous avons été beau­coup à crier : « Tout le monde déteste la police », il nous faudra aussi crier : «Tout le monde déteste la jus­tice. » Ce serait un moyen de trouver la force et la déter­mi­na­tion néces­saires pour exiger l’amnistie de tous les inculpés, c’est-à-dire l’abandon des pour­suites à leur encontre et leur libé­ra­tion immé­diate. Porter un tel mot d’ordre serait un pre­mier pas pour gripper la machine judi­ciaire qui, au delà du mou­ve­ment, enferme tous les jours depuis des dizaines d’années : les enfants de colo­nisés, les étran­gers des quatre coins du monde arrivés ici et les pauvres des quar­tiers de France, qui n’en peuvent plus d’être stig­ma­tisés, empri­sonnés et pris pour cible. Si le mou­ve­ment se bat contre une « loi El Khomri » qui accentue un peu plus l’exploitation et la chasse aux pauvres, alors il doit se battre aussi contre la jus­tice qui sert à enfermer d’abord et sur­tout celles et ceux qui subissent de plein fouet la vio­lence éco­no­mique.

AMNISTIE POUR TOUS LES INCULPÉS !
LIBERTÉ POUR TOUS ET TOUTES !