L’objectif est maintenant de frapper les corps

Le « main­tien de l’ordre à la fran­çaise » connaît une nou­velle phase avec la géné­ra­li­sa­tion de l’usage des fla­sh­balls et la mul­ti­pli­ca­tion des muti­la­tions. Rare­ment condamnés, les poli­ciers évo­luent dans une rela­tive impu­nité, allant de pair avec répres­sion sau­vage de toute contes­ta­tion

Entre­tien avec Pierre Douillard-Lefèvre

À Rennes, le 28 avril der­nier, un étu­diant de 20 ans a perdu l’usage de l’œil gauche, atteint par le tir d’un lan­ceur de balle de défense (LBD) [1]. La presse parle de « nou­velle arme ». Pour­tant ce fusil à balles de plas­tique dur n’a rien de nou­veau.

— J’ai moi même perdu un œil suite à un tir de cette arme dans une mani­fes­ta­tion lycéenne, en 2007. Il y a presque dix ans… Il y a des jour­na­listes mal informés, mais il y a aussi une stra­tégie d’enfumage savam­ment orches­trée par la police. Dans un pre­mier temps, comme dans d’autres affaires de bles­sures par LBD, les auto­rités uti­lisent le condi­tionnel, disent qu’on n’est pas sûr, que la bles­sure pour­rait pro­venir d’une pierre lancée par les mani­fes­tants eux-mêmes… Lors de la mani­fes­ta­tion contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes à Nantes le 22 février 2014, trois per­sonnes ont été visées à l’œil et ébor­gnées. La jus­tice a classé sans suite leurs plaintes, avan­çant que les faits n’étaient pas clai­re­ment éta­blis, ajou­tant : « la nature exacte du pro­jec­tile n’a pu être déter­minée, ou nous n’avons pas d’auteur iden­tifié »…

Il y a aussi un para­mètre de classe sociale : ces balles en caou­tchouc existent depuis plus de vingt ans dans l’armement de la police mais n’ont d’abord servi que dans les quar­tiers popu­laires, ne s’attaquant aux mani­fes­tants qu’à partir de 2007. Dès 1998, un père de famille de Vil­liers-sur-Marne, Alexis Ali, perd un œil, touché par un tir de Flash-Ball, la pre­mière géné­ra­tion de ces armes, moins pré­cise et moins puis­sante que le LBD. Mais on entre­tient la confu­sion, on parle tou­jours de Flash-Ball alors que la ver­sion amé­liorée, le Flash-Ball « Super Pro », n’est plus uti­lisée. Le déficit d’information est orga­nisé.

Avec l’usage massif de gaz lacry­mo­gènes contre le mou­ve­ment opposé à la loi tra­vail, les tirs de LBD, les gre­nades de désen­cer­cle­ment lan­çant des nuées de petits pro­jec­tiles, assiste-t-on à un tour­nant de l’armement du main­tien de l’ordre, ou est-ce une conti­nuité ?

– Le « main­tien de l’ordre à la fran­çaise » s’inscrit dans une séquence qui suit le trau­ma­tisme de Mai-68 et de la mort de Malik Ous­se­kine, en 1986. Jusqu’alors, la doc­trine était de refouler la foule, de la main­tenir à dis­tance. Le tour­nant a été pris par Claude Guéant, alors direc­teur général de la Police natio­nale, qui a équipé en 1995 les poli­ciers de Flash-Ball. Le nouvel objectif est de frapper les corps. Cela a redonné aux poli­ciers l’habitude de tirer, d’ouvrir le feu. On retrouve la logique à l’œuvre pour la répres­sion de Four­mies, en 1891, où la troupe avait tué huit ouvriers par balles, ou contre la grèves des mineurs en 1948 quand le ministre socia­liste Jules Moch a donné l’ordre aux Com­pa­gnies répu­bli­caines de sécu­rité (CRS), récem­ment créées, de tirer sur les ouvriers, fai­sant deux morts dans la Loire, un dans le Gard.

Aujourd’hui, il ne s’agit plus de balles réelles contre la foule, mais après les atten­tats du 13 novembre der­nier, l’État a réarmé une unité aussi peu fiable que la BAC (Bri­gade anti-cri­mi­na­lité) avec des armes à feu létales super­puis­santes [le fusil-mitrailleur HKG36, uti­lisé par les mili­taires en Afgha­nistan]. On voit aussi des poli­ciers sortir leur arme de ser­vice et mettre en joue pour de simples contrôles. Un « geste décom­plexé » impen­sable il y a quelques années.

La mani­fes­ta­tion nan­taise du 22 février 2014, où trois jeunes gens ont perdu un œil suite à des tirs de LBD, constitue-t-elle un tour­nant ?

– Trois mutilés par la police en une seule après-midi, c’est du jamais vu. Les gre­nades lacry­mo­gènes ont été envoyées par mil­liers dans une logique de satu­ra­tion. On en avait rare­ment vu autant, mais il fau­drait com­parer avec les mou­ve­ments anti­nu­cléaires des années 1970, qui ont été lar­ge­ment réprimés à Chooz, Creys-Mal­ville, Gol­fech ou Plo­goff. La mani­fes­ta­tion du 22 février 2014 à Nantes s’inscrit dans une suite de l’opération César à Notre-Dame-des-Landes et de manifs qui ont suivi à Nantes. Ces luttes sont clai­re­ment des labo­ra­toires du main­tien de l’ordre. Les héli­co­ptères en vol sta­tion­naire au dessus de la ZAD ou des rues de Nantes, de Rennes, de Gre­noble, de Paris lors du mou­ve­ment contre la loi tra­vail… observent le sol comme une bataille. Chaque mani­fes­ta­tion donne lieu à des « retours d’expérience » du « savoir-faire fran­çais », comme l’explique un lieu­te­nant-colonel de gen­dar­merie audi­tionné le 5 mars 2015 par la com­mis­sion par­le­men­taire sur le main­tien de l’ordre après la mort de Rémi Fraisse à Sivens.

À Rennes, l’étudiant éborgné a porté plainte pour « vio­lences aggra­vées ayant entraîné une infir­mité per­ma­nente ». Pour­tant, les condam­na­tions des auteurs de ces muti­la­tions sont raris­simes. Com­ment expli­quer l’impunité des poli­ciers après toutes les bles­sures et décès dont vous faites un inven­taire effrayant dans votre étude ?

– Michel Fou­cault expli­quait déjà en 1977 que la jus­tice est au ser­vice de la police. L’équilibre entre les pou­voirs de police et de jus­tice est rompu depuis long­temps. Mais depuis trente ans, la pri­mauté de la police s’accentue. Sar­kozy, Valls, sont d’anciens ministres de l’Intérieur. C’est le poste impor­tant, celui qui permet d’accéder au pou­voir. Bien plus que garde des Sceaux. L’hégémonie poli­cière en a fait un corps sanc­tifié, que célèbrent abon­dam­ment les émis­sions de télé­vi­sion et les poli­tiques.

*Com­ment ana­lyser la mani­fes­ta­tion de poli­ciers « contre la haine anti­flics » de ce mer­credi 18 mai ?

– Dans des moments où ils se trouvent mis en cause dans leurs pra­tiques, les poli­ciers reprennent l’initiative. En ce moment, leurs actions sont contes­tées. Mais on retrouve une situa­tion simi­laire en 2013, quand Manuel Valls a porté plainte, sous la pres­sion des syn­di­cats poli­ciers, contre Amal Ben­tounsi, dont le frère avait été tué d’une balle dans le dos par un poli­cier, sous pré­texte qu’elle avait mis en ligne une vidéo paro­dique dénon­çant l’impunité poli­cière. Un an plus tôt, juste après ce drame et en pleine cam­pagne pré­si­den­tielle, les poli­ciers avaient défilé sur les Champs-Ély­sées sirènes hur­lantes pour réclamer la « pré­somp­tion de légi­time défense ». Dans ces cas-là, les poli­ciers font bloc.

En paral­lèle à l’escalade de l’armement, il y a une guerre des mots qui masque les poten­tiels de vio­lence…

– Lors de la guerre d’Algérie, et plus géné­ra­le­ment lors des guerres colo­niales, on par­lait de « paci­fi­ca­tion ». Pour le main­tien de l’ordre, une gre­nade devient un « dis­po­sitif manuel de pro­tec­tion ». La police parle de « cibles », d’« objec­tifs à neu­tra­liser », un terme qui, en jargon mili­taire, signifie donner la mort. Ce lexique illustre la dis­pa­ri­tion de la dif­fé­rence entre opé­ra­tions de guerre exté­rieure et main­tien de l’ordre inté­rieur.

Cette « guerre sociale » semble avoir ciblé au moins trois types de popu­la­tions, les jeunes des quar­tiers popu­laires, les mili­tants dans les manifs et les sup­por­ters de foot­ball, dont on parle peu. Y en a t-il d’autres ?

– On constate déjà la géné­ra­li­sa­tion : un cégé­tiste perd un œil à Paris en juin 2015, un pom­pier à Gre­noble, en jan­vier 2014… Mais, géné­ra­le­ment, ce ne sont pas les mani­fes­tants ou les mili­tants qui sont visés en tant que tels, mais plutôt les mou­ve­ments incon­trô­lables, dont font partie les ZAD ou le mou­ve­ment contre la loi tra­vail. Le récit média­tique uti­lise la for­mule « en marge de la mani­fes­ta­tion », mais c’est faux, le mou­ve­ment est jeune, en avant du cor­tège, pas for­cé­ment pour être violent, mais pour être là, pour tenir la rue. Et ça, ça dérange pro­fon­dé­ment.

L’armement poli­cier pro­cède-t-il par expé­ri­men­ta­tions, s’étendant ensuite à toutes les situa­tions ?

– C’est un peu comme le fichage ADN, au départ annoncé comme dédié uni­que­ment aux vio­leurs réci­di­vistes. En moins de 10 ans, il est devenu appliqué à tout le monde. Le Flash-Ball équipe au départ les troupes de choc contre le ban­di­tisme. Désor­mais, toutes les voi­tures de la BAC en ont un à bord. Des unités comme le Raid ou le GIPN (Groupe d’intervention de la police natio­nale) inter­viennent contre des squats avant la COP21. L’arsenal extra-judi­ciaire offert par l’État d’urgence – assi­gna­tions à rési­dence, inter­dic­tion de mani­fes­ta­tion – est uti­lisé pour une répres­sion qui n’a rien à voir avec l’anti-terrorisme.

Outre l’armement accru de la police, son ano­ny­mi­sa­tion se géné­ra­lise…

– C’est une curio­sité esthé­tique. Les poli­ciers du main­tien de l’ordre se cagoulent de plus en plus et pas seule­ment la BAC. Qua­si­ment tous les poli­ciers du main­tien de l’ordre ont un fou­lard noir sous leur casque. À mesure qu’on veut déca­gouler les mani­fes­tants, on pro­tège par un mou­ve­ment inverse l’anonymat des poli­ciers qui sont de plus en plus sur­armés…

Vous reprenez l’expression d’armement « rhéo­sta­tique ». Qu’est-ce que ça veut dire ?

– C’est un concept anglo-saxon qui dépasse l’opposition binaire entre létal et non létal. Un rhéo­stat, c’est ce qui permet de moduler le cou­rant élec­trique, de la même manière, une arme peut désor­mais blesser plus ou moins lour­de­ment, offrant un gra­da­tion de la dou­leur à la bles­sure, et de la bles­sure à la mort. Selon la dis­tance, la partie du corps qui est ciblée, le poli­cier peut blesser légè­re­ment, mutiler ou tuer. C’est ça, le main­tien de l’ordre du XXIe siècle. Dans les rues de Nantes, depuis le début du mou­ve­ment contre la loi tra­vail, il y a énor­mé­ment de bles­sures aux jambes. Quand la police veut faire mal, elle vise la tête. Les gre­nades lacry­mo­gènes ont aussi cette modu­la­tion pos­sible, dosage plus ou moins concentré et agressif, de la gêne à la suf­fo­ca­tion. Le lan­ceur de gre­nades lacry­mo­gènes, le Cougar, est doté d’une crosse courbée qui est conçue pour empê­cher les tirs tendus. Les poli­ciers l’utilisent en retour­nant l’arme, crosse vers le haut, pour pou­voir jus­te­ment réa­liser des tirs tendus…

Est-ce que vous ne pensez pas que la lec­ture de cet ouvrage pour­rait paraître démo­ra­li­sante, jusqu’à décou­rager d’aller mani­fester…

– Jus­te­ment, j’ai essayé d’éviter le fata­lisme en mon­trant qu’il y a des pistes pour résister. Blo­quer les usines d’armement, comme ça s’est fait à Pont-de-Buis, en novembre 2015. Les ren­contres entre blessés par la police donnent de la force. Même s’il est très réprimé, le mou­ve­ment actuel montre que les jeunes n’ont pas peur. Le LBD, c’est fait pour faire peur, ato­miser. On voit que ça ne marche pas du tout.

Propos recueillis par Nicolas de La Casi­nière

Pierre Douillard-Lefèvre est étu­diant en science poli­tique. Il a été mutilé par un tir de lan­ceur de balle de défense (LBD) en 2007 quand il était lycéen. Il vient de publier un essai sur l’armement répressif du main­tien de l’ordre : L’Arme à l’œil. Il a été « interdit de séjour » le 17 mai à Nantes.

L’Arme à l’œil. Vio­lences d’État et mili­ta­ri­sa­tion de la police
par Pierre Douillard-Lefèvre, édi­tions Le Bord de l’eau, 90 p., 8,80 €.